Discour p rononcé le 27 mai 2026 salle des Illustes au Capitole à l'occasion des 150 ans du club.
Le Club Alpin Français de Toulouse : 150 ans d’histoire, de pyrénéisme et de transmission
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Chers adhérents du Club Alpin Français de Toulouse,
Merci madame, la représentante du Maire pour votre invitation, votre accueil, vos mots chaleureux.
Permettez-moi tout d’abord de préciser que notre club et la Mairie de Toulouse sont d’une certaine façon intimement liés.
En effet, parmi les fondateurs du Pyrénéisme et donc quelque part de notre club, il y a un certain Philippe-Isodore Picot de la Lapeyrouse qui a été Maire de Toulouse de 1800 à 1806 et dont l’effigie est présente dans cette salle
Puis, bien plus tard, il y eu Edouard Filhol qui a été Maire de 1867 à 1870 et qui, ensuite a pris la présidence de notre club de 1881 à 1884.
L’histoire de notre club commence véritablement en 1876, lorsque naît à Toulouse une section locale du jeune Club Alpin Français. Elle ne porte pas encore le nom que nous lui connaissons aujourd’hui. Elle s’appelle alors la Section des Pyrénées centrales du Club Alpin Français.
Ce nom, à lui seul, en dit déjà beaucoup.
Il dit notre attachement aux Pyrénées. Il dit la place particulière de Toulouse : une ville qui n’est pas en montagne, mais qui regarde naturellement vers elle. Vers Luchon, l’Ariège, le Couserans, le Néouvielle, le Val d’Aran, le Mont-Perdu, les Encantats et tant d’autres lieux qui ont façonné l’imaginaire montagnard toulousain.
Mais pour comprendre les débuts du club, il faut se replacer dans l’esprit du XIXe siècle.
À cette époque, la montagne n’est pas seulement un terrain de pratique sportive. Elle est un monde à découvrir, à étudier, à décrire. Les premiers cafistes toulousains ne sont pas des sportifs au sens moderne du terme. Ce sont des hommes de science, des observateurs, des naturalistes, des géographes, des photographes, des érudits. Leur approche de la montagne est celle d’une société savante.
Ils montent pour voir, mais aussi pour comprendre.
Ils parcourent les vallées pour observer.
Ils regardent les roches, les glaciers, la flore, la faune, les villages, les usages pastoraux.
Ils mesurent, ils dessinent, ils photographient, ils écrivent.
Leur ambition n’est pas seulement d’atteindre les sommets. Elle est de faire connaître les Pyrénées, de les documenter, de les faire entrer dans la culture toulousaine.
Parmi ces premiers fondateurs, il faut évoquer Toussaint Lézat, figure majeure du pyrénéisme luchonnais. Il symbolise ce lien fondateur entre Toulouse, Luchon et les hautes vallées. Il appartient à cette génération pour laquelle gravir une montagne, dresser un plan, reconnaître un itinéraire ou décrire un paysage relèvent d’une même démarche : connaître le massif pour mieux l’aimer.
À ses côtés, une autre figure illustre cet esprit savant : Eugène Trutat. Photographe, homme de science, conservateur du Muséum de Toulouse, il apporte à la montagne un regard à la fois scientifique et esthétique. Avec lui, les Pyrénées ne sont plus seulement racontées : elles sont aussi fixées par l’image. La photographie devient un outil de connaissance, mais aussi un moyen d’émerveillement.
Ces pères fondateurs ont donc donné au club une première identité très forte : celle d’un lieu où la montagne se pratique, mais aussi où elle se pense, se décrit et se transmet.
Mais les débuts sont lents. La section reste longtemps un cercle restreint et fermé de notables. Il faudra attendre 1885 pour dépasser les 50 membres, vingt ans pour attendre la centaine et trente années pour arriver à 300 sociétaires. Aujourd’hui, nous sommes plus de 2 500 soit le plus gros club mais aussi le plus ancien club de Toulouse.
Puis, progressivement, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la Section des Pyrénées centrales évolue.
La montagne devient davantage un espace d’excursion, puis d’aventure. Les sorties se structurent. Les itinéraires sont reconnus. Les premiers hébergements d’altitude apparaissent notamment en 1896 le refuge de Prat-Long au-dessus de la vallée du Lys.
Le club commence à jouer un rôle concret dans l’aménagement de la montagne pyrénéenne.
C’est dans ce contexte qu’émerge Paul Duffour. Président de la section à partir des années 1910, il joue un rôle majeur dans la transformation du club. Sous son impulsion, la section s’ouvre davantage aux pratiques nouvelles. Le ski se développe. La montagne devient un terrain d’apprentissage, d’audace, de formation.
Mais l’histoire est brutalement interrompue par la Première Guerre mondiale.
Entre 1914 et 1918, beaucoup de membres sont mobilisés et nombre d’entre eux disparaissent. Le club aurait pu s’éteindre. Pourtant, l’activité ne s’évanouit pas totalement. Une figure mérite ici d’être citée, celle d’une femme : Marguerite Taillade. Professeure de philosophie, secrétaire adjointe de la section puis Vice-Présidente. Elle assure une part importante de la continuité pendant la guerre et encadre notamment les premières caravanes scolaires.
Son nom est important, parce qu’il rappelle que l’histoire du club n’a jamais été seulement une histoire d’exploits masculins. Elle est aussi une histoire de transmission, d’organisation, de fidélité, souvent portée par des femmes et des hommes dont l’engagement discret a permis au club de durer.
Après la Grande Guerre, une nouvelle période commence. Et cette période est illustrée par une personnalité majeure: Jean Arlaud.
Jean Arlaud est probablement l’une des plus grandes figures de l’histoire du Club Alpin Français de Toulouse. Médecin, alpiniste, organisateur, écrivain, formateur, il incarne un pyrénéisme complet. Avec Paul Duffour, il participe à une profonde transformation de la section.
Dans les années 1920 et 1930, la Section des Pyrénées centrales devient plus dynamique, plus ambitieuse. Jean Arlaud anime le club, lance des expéditions notamment au Karakorum en 1938, cherche de nouveaux itinéraires, développe l’esprit d’équipe. Il crée le Groupe des Jeunes, qui deviendra un formidable lieu de formation, d’enthousiasme et de camaraderie.
Avec Arlaud, la montagne devient une école. Une école de volonté, de responsabilité, d’amitié et de liberté. Il ne s’agit plus seulement d’aller en montagne, mais d’apprendre à y aller ensemble. De former des jeunes. De transmettre une culture.
On ne va pas en montagne seulement pour soi. On y va avec les autres, et l’on a le devoir de transmettre à ceux qui arrivent.
Mais cette belle figure disparaît tragiquement. Le 24 juillet 1938, Jean Arlaud se tue sur la crête des Gourgs-Blancs. Il n’a que 42 ans. Sa mort marque profondément le pyrénéisme toulousain. Elle laisse un vide immense, mais aussi un héritage considérable.
Car Jean Arlaud ne disparaît pas vraiment de la mémoire du club. Son nom reste associé à une manière exigeante, généreuse et fraternelle de vivre la montagne. Plus tard, le refuge du Portillon portera son nom, comme un signe de fidélité. Là-haut, face aux sommets, ce nom rappelle encore aujourd’hui que l’histoire du club s’est écrite avec des passions, des engagements, mais aussi parfois avec des drames.
Cette période est aussi celle des camps de montagne, des relations avec les Pyrénées espagnoles, des traversées, des rencontres entre clubs des deux versants.
Et il faut ainsi faire une place particulière à Raymond d’Espouy, compagnon D’Arlaud.
Avec Jean DeCoste qui restera Président de 1932 à1950, Raymond d’Espouy qui sera son secrétaire général va assurer la transition avec la seconde guerre Mondiale et l’immédiat après-guerre.
Son apport est essentiel parce qu’il relie plusieurs dimensions du pyrénéisme. Raymond D’Espouy est montagnard, mais aussi artiste, dessinateur et cartographe. Il appartient à cette tradition pyrénéiste où l’on ne se contente pas de gravir : on observe, on représente, on donne à voir.
Par ses dessins, ses cartes, ses travaux sur le relief, il contribue à rendre la montagne lisible. Il aide les montagnards à comprendre les formes du massif. Il donne une représentation sensible et précise des Pyrénées. Son œuvre prolonge, d’une certaine manière, l’esprit des fondateurs : la montagne doit être parcourue, mais aussi étudiée, dessinée, racontée.
Raymond D’Espouy joue également un rôle de passeur entre les deux versants des Pyrénées. Il entretient des liens forts avec les pyrénéistes français et espagnols. Il contribue ainsi à faire des Pyrénées non pas une frontière, mais un lieu de rencontre.
Dans l’après-guerre, le club reprend son développement. La montagne attire davantage. Les pratiques se diversifient. Le ski de montagne, l’alpinisme, la randonnée prennent une place croissante. Les refuges deviennent des lieux essentiels de cette culture montagnarde.
Il faut ici rappeler que les refuges sont une part très importante de notre histoire. Un refuge n’est pas seulement un bâtiment. C’est un point d’appui, un lieu de départ, un lieu de retour, un lieu de rencontres. C’est souvent là que se transmettent les récits, les conseils, les prudences et les rêves.
Espingo, le Portillon, le Maupas, Vénasque : ces noms appartiennent à notre mémoire collective. Ils disent l’engagement concret du club dans la montagne. Derrière chaque refuge, il y a des années de discussions, de travaux, de bénévolat, de responsabilités assumées. Il y a cette conviction simple : permettre à d’autres d’aller plus loin, plus haut, et de vivre la montagne dans de bonnes conditions.
Dans les années 1960, Albert Viala joue un rôle important dans cette histoire des refuges. Il est associé à la réalisation des refuges du Maupas en 1964 et de Vénasque en 1967. Ces constructions témoignent de l’engagement concret du club : permettre aux générations futures d’accéder plus loin, plus haut, plus longtemps à la montagne.
Par la suite, d’autres bénévoles, comme Frédéric Orange ou Hervé Serraz, contribueront également à l’entretien, à la construction ou à la transformation de refuges importants pour le club, comme la rénovation d’Espingo ou la construction du refuge du Portillon.
Dans les décennies suivantes, le club entre progressivement dans une époque plus moderne. Les adhérents deviennent plus nombreux. Les activités s’élargissent. La randonnée se développe fortement. L’escalade évolue. Le ski de randonnée prend une nouvelle place. Les questions de sécurité, de formation et d’encadrement deviennent centrales.
C’est dans cette période que s’inscrit aussi l’approche de Louis Audoubert, figure majeure du pyrénéisme contemporain.
Louis Audoubert n’est pas seulement un alpiniste reconnu. Il est aussi photographe, cinéaste, conférencier, homme de récit et de transmission. Son rapport à la montagne est très particulier. Chez lui, la montagne n’est jamais réduite à la performance. Elle est à la fois lieu d’engagement, de beauté, de contemplation et de rencontre humaine.
Il aime la haute montagne, bien sûr, l’effort, l’altitude, les grandes parois, les grands espaces. Mais il aime aussi la montagne habitée : les bergers, les villages, les troupeaux, les chemins, les gestes anciens. Son regard unit la montagne minérale et la montagne humaine. Il nous rappelle que la montagne n’est pas seulement un décor pour nos activités. Elle est un monde vivant, une culture, une mémoire.
Cette approche est précieuse pour notre club. Elle nous invite à ne jamais séparer la pratique de la montagne de sa dimension sensible, esthétique et humaine. Aller en montagne, ce n’est pas seulement réussir une course. C’est apprendre à regarder. C’est accepter d’être transformé par ce que l’on voit, par ce que l’on vit, par ceux que l’on rencontre.
À partir des années 1970, le club poursuit sa transformation. Il devient plus structuré, plus ouvert, plus nombreux. Les commissions d’activité prennent de l’importance. La formation devient un enjeu majeur. L’esprit bénévole reste au cœur du fonctionnement.
En 1975, une date mérite d’être soulignée : Hélène Germa devient présidente de la section. C’est un moment symbolique important dans l’histoire du club. La page historique du club indique qu’elle est la première présidente de la section. Sa présidence rappelle que l’histoire du CAF de Toulouse est aussi celle d’une lente ouverture, d’une évolution des pratiques et des responsabilités.
La présidence de Xavier Basseras qui suivra marque fortement cette période. Il accompagne le club dans une phase de développement, de diversification et de modernisation. Sous sa présidence, le club poursuit son ouverture à de nouveaux publics, à de nouvelles pratiques, à de nouvelles formes d’encadrement.
C’est aussi pendant cette période qu’intervient une transformation symbolique importante : l’abandon progressif de l’appellation historique de Section des Pyrénées centrales au profit du nom de Club Alpin Français de Toulouse. Ce changement ne rompt pas avec l’histoire. Il la prolonge. Il affirme plus clairement l’ancrage toulousain du club, tout en conservant l’héritage pyrénéen.
La présidence de Claude Lenseigne ouvre une autre séquence. Ancien directeur du programme Concorde, homme de méthode et de grande culture technique, il apporte au club une rigueur d’organisation et une vision structurante. Sa présidence s’inscrit dans un moment où le club doit gérer sa croissance avec déjà 2 000 membres, moderniser son fonctionnement avec l’achat des locaux rue de l’Orient, consolider ses activités et préserver son esprit associatif.
Xavier Basseras reprendra la présidence à la mort de Claude Lenseigne en 2003 pour prolonger ce mouvement notamment avec la gestion de l’ancien Carmel de Moissac et le lancement d’un programme de développement d’itinéraires transpyrénéens pour relier les refuges Français et Espagnols : Entrepyr.
À partir des années 2010 et jusqu’à aujourd’hui, sous la présidence que j’ai le plaisir de conduire, le club entre pleinement dans son époque contemporaine. Il affirme son identité de grande association de montagne, profondément enracinée à Toulouse tout en demeurant résolument tournée vers les Pyrénées, son terrain d’expression privilégié.
Cette période est également celle de l’essor du numérique. Le club s’ouvre aux nouveaux outils de communication : site internet, forums, réseaux sociaux et applications viennent enrichir les modes d’échange et de partage entre les adhérents. Cette modernisation s’est toutefois accomplie sans renier les héritages qui font l’âme de l’association, à commencer par le traditionnel programme papier et la renaissance de la bibliothèque historique du club, véritable mémoire vivante de ses 150 années d’existence.
Parmi les artisans de ce nouvel élan, il convient de citer Pascal Brisset et Christian Biard, qui ont largement contribué au développement des groupes de jeunes, assurant ainsi le renouvellement des générations. Alexandra Genesty a, quant à elle, porté la création d’« Handicaf », ouvrant davantage la pratique de la montagne à tous les publics. Il faut également rendre hommage à Jean Le Corre, disparu en montagne en 2022, dont l’engagement exemplaire dans la formation des pratiquants et des encadrants a profondément marqué le club.
À leurs côtés, de nombreux bénévoles, souvent plus discrets mais tout aussi essentiels, ont consacré leur énergie, leurs compétences et leur passion au service de l’association. Chacun, à sa manière, a contribué à écrire une nouvelle page de l’histoire du Club Alpin Français de Toulouse.
Aujourd’hui, lorsque nous regardons ces 150 ans, nous voyons un continuum historique.
Nous voyons d’abord les fondateurs savants, ceux qui ont voulu comprendre et faire connaître les Pyrénées.
Nous voyons ensuite les pionniers du pyrénéisme sportif, ceux qui ont ouvert des itinéraires, formé des jeunes, donné au club son élan.
Nous voyons Jean Arlaud, figure lumineuse et tragique, dont l’héritage continue d’habiter notre mémoire.
Nous voyons Raymond d’Espouy, l’artiste-cartographe, qui a su donner à la montagne une forme, un visage, une lisibilité.
Nous voyons Louis Audoubert, qui nous rappelle que la montagne n’est pas seulement affaire de technique, mais aussi de regard, d’humanité et d’émotion.
Nous voyons enfin les présidents, les bénévoles, les encadrants, les responsables d’activités qui ont permis au club de traverser les époques.
Mais surtout, nous voyons une chaîne humaine. Depuis 1876, des générations d’adhérents ont appris, pratiqué, transmis. Certains ont bâti des refuges. D’autres ont encadré des sorties. D’autres ont formé des jeunes. D’autres encore ont simplement partagé leur passion avec un nouveau venu.
Et c’est peut-être cela, le cœur de notre histoire.
Un club alpin n’est pas seulement une structure.
Ce n’est pas seulement un programme de sorties.
Ce n’est pas seulement un ensemble d’activités.
Un club alpin est une communauté de transmission.
On y vient parfois sans expérience. On y apprend à marcher, à grimper, à skier, à lire une carte, à comprendre la neige, à faire demi-tour quand il le faut. Puis, un jour, on transmet à son tour.
Cette chaîne-là est notre plus bel héritage.
Aujourd’hui, la montagne change. Le climat évolue. L’enneigement devient plus incertain. Les risques se transforment. Nos pratiques doivent s’adapter.
Mais notre mission reste la même : faire aimer la montagne, apprendre à la parcourir avec compétence, avec prudence, avec respect et avec humilité.
Célébrer 150 ans d’histoire, ce n’est donc pas seulement regarder en arrière. C’est se demander ce que nous voulons transmettre demain.
Depuis 1876, la Section des Pyrénées centrales, devenue Club Alpin Français de Toulouse, porte une conviction simple : la montagne est plus belle lorsqu’elle est partagée.
Puissions-nous rester fidèles à cette conviction.
Puissions-nous continuer à accueillir, former, accompagner et transmettre.
Puissions-nous écrire ensemble la suite de cette belle histoire pyrénéenne.
Je vous remercie.
Bruno Serraz
Président du Caf de Toulouse depuis 2015